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Interview avec Olivier Collombin

«La Suisse doit investir massivement dans les fintech»

Les métiers de la finance et de la gestion de fortune évoluent, notamment sous l’impulsion d’outils technologiques innovants. Olivier Collombin, fondateur de la plateforme E-­Merging, analyse ce nouveau paradigme. Interview.

Thomas Pfefferlé

Smart Media : Parlez-­nous de la manière dont la gestion de fortune évolue ?
A mes yeux, cette évolution se caractérise par deux tendances lourdes.
La première concerne la robotisation d’opérations bancaires et financières accomplies jusqu’ici par des collaborateurs(trices) en chair et en os. Au même titre que le distributeur automatique de billets s’est substitué au guichet de banque traditionnel, le “robo advisor”, par exemple, est en passe de remplacer par un algorithme la sélection d’investissements réalisée jusque-là par des analystes financiers. Et tout comme le Bancomat n’a pas supprimé totalement les guichets, le “robo advisor” ne remplacera pas la “patte” de l’homme mais en atténuera les imperfections.
Ce phénomène touchera progressivement l’ensemble des opérations bancaires qui tôt ou tard seront toutes réalisables en quelques clics depuis un support mobile et ceci à coût réduit.
La seconde, toute aussi importante mais plus difficile à appréhender par l’industrie bancaire , concerne la mise en réseau des experts et des clients. La décennie à venir va voir l’émergence de réseaux sociaux privés, pilotés par les entreprises elles-même, au sein desquels elles accueilleront clients, collaborateurs, fournisseurs, actionnaires et média. Des écosystèmes destinés à animer leurs différentes communautés et partant, à renforcer l’attachement à leur marque.
La simple idée de laisser les clients communiquer entre eux rebute de nombreux banquiers qui n’y voient que des risques sans en percevoir le formidable potentiel d’émulation autour de leur marque.

 

Avec la plateforme E-­Merging, vous avez été pionnier dans ce secteur. Comment a réagi le marché ?
Très bien puisqu’aujourd’hui la plateforme rassemble quelques 1100 institutions financières réparties à travers 60 pays et qui gèrent un patrimoine total de 400 milliards de francs. E-­Merging est ainsi devenu le premier réseau social au monde dédié aux spécialistes de la gestion de fortune. Nous avons créé ce réseau dans les années 2000 au sein de Lombard Odier. Je tiens d’ailleurs à souligner l’audace de la banque qui a parrainé le projet durant ses premières années d’existence. Depuis octobre 2015, la plateforme a été détachée de Lombard Odier et évolue désormais de manière indépendante. Une condition nécessaire à la poursuite du développement du réseau qui doit avant tout promouvoir sa communauté.

 

Si E-­Merging facilite l’accès à de nouvelles affaires pour les gestionnaires, qu’en est-­il des clients ? Bénéficient-­ils également d’un accès facilité aux gestionnaires ?

En effet, il est vrai que pour un client non satisfait de la manière dont son patrimoine financier est géré, il est souvent difficile de sélectionner un nouveau gestionnaire. La sphère de la gestion de fortune manque de transparence et de clarté pour orienter la clientèle entre ses différents spécialistes, qu’ils soient institutionnels ou indépendants. Pour y remédier, nous avons lancé Monfric.ch. Un site web dédié aux clients privés qui fonctionne comme une centrale d’appels d’offres. En ligne, les utilisateurs indiquent la fortune qu’ils désirent confier à un gestionnaire et reçoivent plusieurs devis émis par les spécialistes intéressés par leur demande et recrutés au sein des membres d’Emerging.

 

Là aussi, comment le marché a-­t-­il réagi ? Les clients suisses sont plutôt traditionnels, voire figés dans leur conception de la gestion de fortune ?

Nous avons reçu plus de 115 millions de francs de demandes de clients privés établis en Suisse en moins de cinq mois. Cela démontre clairement l’existence d’un besoin. Il est intéressant de relever que les requêtes concernent des montants
compris entre 20’000 francs et 15 millions de francs. Cela reflète l’étendue des profils attirés par un tel service.

 

Les gestionnaires sont-­ils vraiment intéressés à gérer des fortunes dès 20’000 francs ?
Tout dépend du coût d’acquisition réel d’un nouveau client. Dans ce domaine d’activité, le coût est souvent de plusieurs milliers de francs pour gagner un nouveau client. C’est pourquoi un gestionnaire fixe généralement une limite assez élevée pour les montant qu’il accepte de gérer car il souhaite rentabiliser les frais engagés pour son l’acquisition. Mais avec Monfric.ch, les gestionnaires accèdent facilement à de nouveaux prospects puisque nous mettons à leur disposition l’outil presque gratuitement. De ce fait, ils sont prêts à s’occuper de patrimoines moins élevés. Par ailleurs, des logiciels développés pour la gestion de fortune font leur apparition et s’avèrent intéressants pour gérer des montant inférieurs à 250’000 francs. N’étant pas soumis aux erreurs et biais humains, ils constituent des aides intéressantes et vont certainement être de plus en plus intégrés dans les méthodes de gestion.

 

Avec la fin du secret bancaire, la Suisse a-­t-­elle une carte particulièrement importante à jouer dans le domaine des fintech ?
Je dirais même que c’est vital. Je constate qu’au-­delà des déclarations d’intention, la place financière helvétique fait encore preuve d’une certaine résistance vis-­à-­vis de ces nouveaux moyens et procédés de travail. Pour ma part, j’estime que compte tenu des moyens et du goodwill dont dispose la Suisse, il convient d’investir massivement dans ces technologies.

 

Côté investissements, quel secteur identifiez-­vous comme prometteur pour les investisseurs privés ?
Je pense que les technologies liées à la production, à l’utilisation et au stockage des énergies renouvelables constitue un secteur très intéressant. Dans ce domaine, Tesla Motors figure parmi les incontournables. Le point intéressant est que ces technologies débouchent sur des applications multiples et viennent bousculer les schémas tracés par l’industrie classique. A mes yeux, il faut avant tout investir dans les technologies qui vont changer le monde ces 10 prochaines années (Robots, objets connectés, impression 3D, réseau sociaux.

 

Après E-­Merging.com et Monfric.ch, travaillez-­vous sur d’autres projets ?
Oui. Au sein de Community Factory, le laboratoire digital qui est à la base de ces plateformes web, nous nous apprêtons à lancer deux nouveaux projets. Le premier, baptisé Money-­ID, vise à établir des certificats de conformité financière pour les particuliers. Cette biographie économique délivrera un score de transparence financière et fiscale. Cela permettra d’expliquer la provenance de ses fonds lors d’une demande crédit ou de l’ouverture d’un compte par exemple. Nous lancerons également durant l’année Work Cocoon, une solution de télétravail clé en main destinée aux PME.