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«L’innovation est un état d’esprit»

Bertrand Piccard cherche toujours à repousser ses limites. Son projet actuel, «Solar Impulse», est en suspens jusqu'en 2016, ceci nous a donné l'occasion de nous entretenir avec lui à propos de l'une de ses motivations principales: favoriser l'innovation.

Miriam Dibsdale

Bertrand Piccard, comment André Borschberg et vous-même gérez le récent revers de la mission Solar Impulse?
Ce n’est pas un revers, c’est un contretemps, c’est-à-dire quelque chose de normal dans un processus d’innovation. Bien sûr que c’est frustrant, mais cela fait partie de la réalité dès que l’on tente quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant. Lorsque vous vous embarquez dans un projet comme celui-là, il y aura toujours des moments enthousiasmants et des moments de stagnation. Actuellement, nous nous trouvons en période de stagnation. Je répète souvent à l’équipe que si c’était facile, tout le monde l’aurait déjà fait. Il faut apprendre de nos erreurs, mais aussi voir ce qui s’est bien passé jusqu’ici. Et c’est vraiment impressionnant. A l’heure qu’il est, nous avons déjà accompli la première moitié du tour du monde avec un avion alimenté uniquement à l’énergie solaire. La performance de ce prototype permet de voler plus longtemps sans carburant que n’importe quel avion à réaction. Malheureusement, le vol record de Nagoya à Hawaï, qui a duré 5 jours et 5 nuits, a surchauffé les batteries, ce qui nous oblige à changer ces dernières. Toutefois, ceci n’est pas dû à des erreurs techniques ou à un dysfonctionnement de la technologie, mais à une erreur d’appréciation de notre part lors de la mission et à un excès d’isolation thermique des nacelles. La prochaine fois, nous ferons mieux. Voilà exactement comment fonctionne l’innovation.

En parlant d’innovation, quelle en est votre définition personnelle?
L’innovation n’est possible qu’en acceptant de se lancer dans l’inconnu. Pour cela, il s’agit d’abandonner nos certitudes et autres préjugés. L’innovation requière donc moins d’avoir de nouvelles idées que d’abandonner d’anciennes croyances et convictions. Si vous y arrivez, vous devenez libres de penser dans toutes les directions et de créer quelque chose qui n’existait pas encore. Ce qu’il faut pour cela, c’est développer un esprit de pionnier. Et malheureusement, cet état d’esprit est trop rare.

Pourquoi pensez-vous cela?
Les êtres humains sont trop souvent prisonniers de leurs certitudes, craintes et préjugés. Ils se protègent de l’inconnu par des modes de pensée rigides qui rendent l’innovation impossible. Ils sont aussi paralysés par la peur de rater et de subir les sarcasmes de ceux qui n’osent rien entreprendre.

Comment pouvons-nous donc sortir de cette mentalité d’emprisonnement?
Vous devez être extrêmement honnête avec vous-même. Si vous voulez innover, vous devez analyser ce que vous croyez vraiment, ce que vous avez appris,  sur quels fondements se base votre manière de fonctionner… et puis essayer d’envisager exactement le contraire. Pour moi, c’est là que se trouve la clé de l’innovation: il faut remettre en question le paradigme auquel nous avons cru jusque-là.

Pouvez-vous nommer un tel paradigme?
Aujourd’hui, nous avons la conviction qu’il faut produire davantage d’énergie pour arriver à maintenir notre niveau de vie. Nous consommons donc de plus en plus de ressources, de pétrole, de charbon, de nucléaire et même d’énergies renouvelables, ce qui est une course sans fin débouchant sur les problèmes actuels. Le changement de paradigme consisterait à prendre au contraire les mesures nécessaires pour consommer moins. C’est ici qu’entre en jeu les plus grandes innovations dans le domaine du changement climatique et de la production industrielle: les technologies propres capables d’économiser l’énergie. La liste des solutions existant aujourd’hui est extrêmement longue. Si leur usage était généralisé dans les secteurs de la mobilité, de l’éclairage, du chauffage et de la construction, nous pourrions réduire de moitié la consommation énergétique et les émissions de CO2 de l’humanité. Ceci ne profiterait pas uniquement à l’environnement, mais aussi aux entreprises, qui bénéficieraient de ce nouveau et gigantesque marché. Pour moi, cette innovation technologique peut devenir le principal facteur d’évolution au 21e siècle. Nous devons arrêter de penser que les technologies propres sont uniquement au service de la nature, ce n’est pas le cas. Elles ont un impact positif sur tous les aspects de notre société.

Pourquoi pensez-vous que nous n’utilisons pas ces outils?
Parce que chacun attend que les autres fassent le premier pas, en raison du risque de distorsion de concurrence. C’est difficile d’être un pionnier quand il y a des risques financiers. C’est pourquoi les industriels attendent un cadre légal clair pour savoir dans quelle direction investir, mais les gouvernements répliquent qu’il s’agit de décisions à prendre au niveau industriel. Et quand vous rajouter le poids des vieilles habitudes, pas grand-chose ne bouge… À mon avis, c’est au monde politique de prendre des mesures ambitieuses pour rendre obligatoires les économies d’énergie. C’est la façon la plus efficace de stimuler l’innovation et la faire sortir des laboratoires pour la faire arriver sur le marché. Le problème, c’est que les politiciens sont souvent trop prisonniers des dogmes de leurs partis pour se mettre à changer le statu quo. Ils parlent d’innovation, mais n’y trouvent souvent aucun avantage personnel. Nous devrions donc, en tant qu’électeurs, faire pression sur eux et leur montrer que nous sommes prêts pour ce changement de paradigme.

Vous-même êtes connu pour votre esprit de pionnier. Quel est le principal message de Solar Impulse au public?
Nous voulons démontrer qu’il est possible d’accomplir des choses à priori impossibles avec des technologies propres, comme voler jour et nuit sans carburant avec un avion qui a une autonomie illimitée. Comment est-ce possible ? Parce que tous nos systèmes sont énergétiquement efficients. Nos moteurs ont un rendement de 97 %,  contre 27 % pour un moteur thermique normal ; nos 16 phares d’atterrissage, ensemble, consomment seulement 100 watts, ce qui représente la consommation de 2 ampoules de chambre à coucher. Nos fibres de carbones permettent l’envergure d’un jumbo jet pour le poids d’une voiture, etc. Les technologies propres ne sont pas un concept abstrait, une idée pour l’avenir. Elles permettraient déjà aujourd’hui, si leur usage se généralisait dans le monde, de diviser par deux la consommation énergétique de l’humanité, et par conséquent ses émissions de CO2, tout en créant des emplois, en faisant du profit et en soutenant le développement économique et industriel. Là aussi, il faut changer de paradigme : l’écologie et le développement économique ne sont plus antagonistes. La  protection de l’environnement représente un nouveau marché colossal pour toutes les technologies qui permettent d’économiser les ressources naturelles de la planète. Mais il faut pour cela qu’elles sortent des universités et des start-ups grâce à des politiques gouvernementales ambitieuses.
En plus du bonheur de piloter un avion aussi révolutionnaire que Solar Impulse, c’est pour la promotion de ces technologies propres que je suis impatient de continuer avec André Borschberg la deuxième partie du tour du monde l’année prochaine.

A propos de Bertrand Piccard